

Il est seize heures trois minutes, à 4 kilomètres de Parakou, ce 1er février 2026. Lamatou Gado, 33 ans, pétrit déjà comme à son habitude, la pâte onctueuse qui deviendra du beurre de karité. Ni la fatigue du week-end très chargé, ni le temps ardemment ensoleillé de cet hiver, n’ont pu contraindre Lamatou à se reposer ce dimanche. Subvenir aux besoins de son foyer, aider son époux à la scolarisation des enfants… sont autant de motifs qui justifient ce combat hérité, que mène Lamatou au quotidien contre la précarité. Mais dans son quartier rural, l’inquiétude remplace peu à peu la sérénité du geste ancestral. Les karités (Vitellaria paradoxa), ces arbres nourriciers, donnent de moins en moins le fruit convoité. Les noix sont plus petites, plus sèches. La cause : des pluies de plus en plus rares et la chaleur qui assèche tout. Derrière chaque motte de beurre, se joue désormais une course contre la montre pour des centaines de femmes dont la survie économique est en péril.


Fruits et amandes de karité
Le karité, pilier économique et patrimoine naturel sacré à Korobororou
Au Nord-Est de la commune de Parakou, se trouve Korobororou, un quartier du 2ème arrondissement de la même commune. Routes non bitumées, habitat très peu moderne, la localité revendique bien son nom de quartier périphérique.

Korobororou, à 4km de Parakou-centre
Dans ce quartier rural de 2 141 habitants (INSAE, 2013), le karité représente bien plus qu’un arbre : il est un pilier essentiel de l’économie locale, un patrimoine naturel sacré, hérité et transmis de génération en génération. La transformation de sa noix en beurre est plus qu’une activité : c’est le principal moyen de subsistance de nombreuses familles. Lamatou Gado s’y investit depuis plus de 10 ans et en a fait sa première source de revenus.

Lamatou Gado, productrice de beurre de karité
Tout comme Lamatou, plusieurs centaines de femmes s’investissent dans cette activité, devenue leur arme incontournable pour lutter contre la pauvreté. « C’est grâce à cette activité que j’arrive à subvenir à nos petits besoins et à apporter un soutien financier à mon mari pour la scolarisation des enfants », confie Mariam Nestor, productrice de beurre de karité. Nafissath Yacoubou a aujourd’hui 21 ans, mais se rappelle avoir été initiée à la production du beurre de karité depuis l’âge de 10 ans. « C’est ma mère qui le faisait. J’ai commencé à l’aider quand j’avais environ 10 ans. Aujourd’hui je vais sur le marché avec mon propre beurre », affirme-t-elle.

Nafissath Yacoubou, jeune productrice de beurre de karité
Au lancement de la campagne de commercialisation des amandes de karité, en 2020, année où l’Interprofession Karité du Bénin (IBK) a été créée pour structurer la filière, le président de cette Interprofession, Gilles Adamon, a fait un rappel essentiel : « La filière karité participe à près de 2 % au Produit Intérieur Brut et est la principale source de revenus des populations rurales en général et des femmes rurales en particulier », soulignant le rôle majeur du karité et de ces femmes laborieuses, qui tirent de cette espèce végétale autochtone un bien économique profitable à tous. Le beurre de karité perce bien au-delà du marché local : il traverse les frontières béninoises, africaines, et s’impose sur le marché international de la cosmétique, en raison de ses propriétés d’adoucissement et de cicatrisation exceptionnelles. Dr Ouorou Barrè est enseignant à la Faculté d’Agronomie de l’université de Parakou. L’agronome raconte une anecdote : « J’ai des amis en Amérique et en Europe, et lorsqu’ils me contactent, l’une des premières choses qu’ils demandent, c’est de leur envoyer du beurre de karité. C’est un produit qui est commercialisé au niveau mondial aujourd’hui ».
Selon le cabinet d’études Metatech Insights, le marché du beurre de karité a représenté 2,78 milliards de dollars en 2024 et devrait atteindre 6,62 milliards de dollars en 2035, avec une croissance d’environ 8,2 % entre 2025 et 2035. Mais au-delà de son importance économique, cet « or des femmes » présente un intérêt socio-culturel majeur pour le peuple Baatonu. Considéré comme un arbre « génie », le karité possède des vertus médicinales et un pouvoir surnaturel extraordinaires. « C’est un arbre avec lequel nous enterrons nos morts. Il a le pouvoir de transformer le mal en bien », confie Imorou Aboubakary, leader traditionnel et imam de la mosquée centrale de Korobororou.

Imorou Aboubakary, leader religieux et traditionnel
L’octogénaire ne s’en arrête pas là. « Lorsque vous souffrez des courbatures, et que vous mélangez le beurre de karité avec du pétrole, vous avez la guérison au bout de trois jours au plus », ajoute-t-il.
Mais ce pilier vacille
Retard des pluies, fortes chaleurs, saisons irrégulières, c’est ainsi que se résume le dérèglement climatique, ici à Korobororou. Ces caprices du climat sèment encore plus le doute dans les cœurs de ceux qui ne jurent leur existence que par l’agriculture. Alors qu’il devrait être leur allié, le climat devient ainsi une menace pour la survie de ces personnes, dans ce village où la population agricole représente plus de 70 % (INSAE, 2013). De leur côté, les femmes productrices de beurre de karité en paient aussi le prix lourd. « Avant le karité donnait beaucoup de fruits, mais maintenant avec les temps qui ont changé et les terres qui sont devenues pauvres, le rendement a baissé », fait observer Mariam Nestor.
Lamatou Gado se plaint, elle aussi. Les amandes de karité deviennent rares et pauvres en matière grasse. Ses revenus auraient chuté de 50 %, voire 66 %. « Avant je pouvais gagner au moins 3000 francs CFA (4,57 euros) sur une bassine d’amandes, mais maintenant le bénéfice tourne autour de 1500 francs CFA (2,29 euros), et parfois même 1000 francs CFA (1,52 euro) », regrette-t-elle. Selon le Dr Ouorou Barrè, les fortes chaleurs réduisent la matière en beurre contenue dans les amandes de karité. La teneur en matière grasse, poursuit-il, peut ainsi passer de 50-60 % à 30 %, voire 25 % ; ce qui réduit considérablement la quantité du beurre attendue après transformation.
Vers des solutions durables et porteuses d’espoir
Face à la crise climatique et aux pressions humaines que subit le karité, dont dépendent fortement les femmes rurales du Nord Bénin, les acteurs de la filière ne tarissent pas d’idées et d’initiatives. Des ONG comme TERRE AFRICA développent des initiatives incluant la sensibilisation à la préservation de la biodiversité, le reboisement et l’enrichissement des parcs à karité. René TOSSA, président de TERRE AFRICA, confie que cinq hectares de plants d’acacia ont été mis en place par son organisation au profit des femmes à N’dali. L’idée, poursuit-il, est de réduire la pression sur les karités en permettant aux femmes d’utiliser 40 % des plants d’acacia pour leurs besoins en bois de chauffe. Dr Ououro Barrè insiste, lui aussi, sur la sensibilisation. « Il faut penser à conserver nos espèces autochtones, voir comment les valoriser autrement et, si possible, mettre dans les curricula de formation la conservation des espèces autochtones pour montrer aux enfants l’utilité de ces espèces et la nécessité de les préserver», propose-t-il. L’enseignant recommande également d’encourager la production hâtive du karité. « Il faut encourager la production hâtive, voir comment nous allons faire les croisements de l’espèce pour réduire la durée de sa récolte. Je pense que dans certains pays, comme le Ghana, ils ont déjà commencé à planter le Vitellaria paradoxa. On fait les pépinières, on met les plants en terre, et ça prend », assure-t-il. Le greffage est également possible, affirme Armand Kingbo, secrétaire permanent de l’Interprofession Karité du Bénin. Selon lui, le greffage permettrait d’avoir des fruits de karité à partir d’un an, voire 3 ans maximum. L’Etat doit investir dans la recherche, pense Dr Ouorou Barrè. « Il faut également que l’Etat mette les moyens à la disposition des chercheurs pour approfondir les études sur les variétés de karité les plus adaptées aux types de sol et de climat que nous avons », conclut-il.
Face au défi climatique, les initiatives prises par TERRE AFRICA sont salutaires. Aussi les propositions faites par les experts ne manquent-elles pas de pertinence. Si elles portent un brin d’espoir, elles demeurent toutefois encore limitées. L’urgence appelle donc à l’action renforcée et immédiate. Elle appelle à protéger le karité, à renforcer la résilience des femmes qui, à l’image de celles de Korobororou, ne luttent pas pour le luxe, mais pour la survie. Leur combat silencieux est un appel que le monde ne peut plus se permettre d’entendre sans agir.
Venance Ayébo TOSSOUKPE
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