Au large du Bénin, sous plus de 175 pieds d’eau, un jardin de coraux prospère en silence. Personne ne l’avait revu depuis les années 1960. Les scientifiques locaux pensaient qu’il avait été balayé par le blanchissement et la surpêche, comme tant d’autres récifs à travers le monde. Ils avaient tort.

Crédit : Gérard Zinzindohoué/IRHOB
L’histoire commence par un vieux rapport oublié. Dans les années 1960, des prospecteurs de pêche avaient remonté des massifs de corail dans leurs filets, au large des côtes béninoises. À l’époque, les chercheurs chargés d’évaluer les fonds marins du golfe de Guinée n’y avaient pas prêté attention. Ils avaient juste glissé quelques lignes dans un document de 130 pages, puis tout le monde avait oublié.
Sauf que ce rapport est ressorti des archives. Et qu’un homme, Gérard Zinzindohoué, a décidé de ne pas l’ignorer.

Chef de projet pour Coral Reefs Rediscovering & Exploration in Benin (COREB), Zinzindohoué venait de voir des coraux pour la première fois au Cap-Vert en 2021. Une révélation. Il s’est demandé : et chez nous, qu’est-ce qu’on a ?
Quand un collègue lui a parlé du rapport des années 1960, qui mentionnait une barrière de récifs de 24 miles de long, il a compris qu’il tenait une piste. Mais aussi qu’il y avait un trou béant dans les connaissances scientifiques. « J’ai réalisé à quel point nous en savons peu sur notre propre environnement côtier », confie-t-il.
Pendant des années, il a tenté d’obtenir des financements. En vain. Les subventions refusaient de tomber, les portes restaient closes. Il a fallu attendre janvier 2025 et une subvention de 20 000 dollars du programme National Geographic Explorers pour que le projet puisse enfin démarrer.
Mais rien n’a été simple.
L’équipement sonar, indispensable pour sonder les profondeurs, a dévoré près de 80 % du budget. Et quand le fournisseur européen a refusé d’être payé sur un compte bancaire africain, le projet a failli capoter. Par-dessus tout, le Bénin ne dispose pas de navire océanographique. Zinzindohoué a dû se tourner vers des pêcheurs locaux, accepter de partir à 22 kilomètres des côtes dans une simple pirogue, et bricoler un système pour remorquer le sonar.
« Les bateaux de pêcheurs n’ont pas l’habitude de s’aventurer aussi loin au large, c’était donc risqué pour tout le monde », raconte-t-il. L’équipe a essuyé des pannes de moteur à répétition, des semaines de travail épuisant en mer. Mais ils ont fini par capter deux puissants échos sonar. National Geographic a alors envoyé une caméra sous-marine haute résolution pour filmer ce qui se cachait en dessous.
Sur leur pirogue de bois ballotée par les vagues, ils ont descendu la caméra. Mais ce n’est qu’à terre, en ouvrant les images, qu’ils ont découvert l’incroyable : six types de coraux mous, deux coraux noirs, huit espèces de poissons-abri. Le récif était là, vivant, foisonnant. Zinzindohoué a tout de suite envoyé un texto à son ami et collègue Houangninan Midinoudewa, chercheur au Benin Marine Conservation Club. Le même ami qui, des années plus tôt, lui avait parlé du fameux rapport.

Midinoudewa se souvient : « J’ai dit : « Frère, 60 ans plus tard, nous découvrons enfin ce que nous avons dans nos eaux. » Nous avons constaté qu’elles étaient toujours vivantes, produisant davantage de poissons pour les communautés et assurant leurs moyens de subsistance. J’étais vraiment ravi et très ému. »
Les scientifiques ont classé le site comme un écosystème corallien mésophotique (ECM). Ces communautés dépendent de la lumière et vivent à la limite inférieure des coraux constructeurs de récifs. Le jardin qu’ils ont trouvé est dispersé, par endroits, sur un fond rocheux.
Ces écosystèmes sont encore mal connus. Ponts entre les récifs peu profonds et les profondeurs, ils abritent des espèces uniques et des conditions environnementales singulières. Les scientifiques commencent seulement à comprendre leur importance écologique et climatique. Et pour Zinzindohoué, celui-ci pourrait livrer des secrets précieux sur le passé des coraux.
« Puisqu’il s’agit d’un écosystème marin non perturbé, il peut aider, par la datation au carbone ou l’étude paléoclimatique, à nous dire quel type de système climatique s’est produit ici par le passé », explique-t-il. « Il est préférable de connaître le passé pour aider à expliquer le présent et pour savoir dans quelle direction nous pouvons nous orienter à l’avenir. »
Parmi les images tournées par la caméra, on voit le poisson-soldat à barres noires, le capucin de l’Ouest africain et l’ange de Guinée filer entre les coraux. Mais cette découverte pourrait aussi protéger d’autres espèces.

Midinoudewa, spécialiste des élasmobranches requins, raies et torpilles, est formel : « Nous plaiderons pour sa protection intégrale, peut-être en créant une aire marine protégée autour de lui. »
Il est en train de déposer une demande auprès de l’Union internationale pour la conservation de la nature pour que la zone soit reconnue comme Zone importante pour les Requins et les Raies. Les pêcheurs locaux lui ont déjà confié que le récif abrite des requins-anges scies, des requins soyeux, des raies brunes et des raies marbrées.
L’équipe veut aller plus loin. Elle espère que cette découverte en appellera d’autres, dans tout le golfe de Guinée. Une région du monde qui manque cruellement de moyens et de projets scientifiques.
« J’espère que le golfe de Guinée sera un pôle de recherche, car nous savons que nos ressources sont exploitées et que les gens [doivent] savoir exactement ce que nous avons et pourquoi nous devrions nous en soucier », déclare Midinoudewa.
Zinzindohoué ne cache pas sa fierté, ni sa détermination : « Nous n’avons pas besoin d’attendre que d’autres viennent dans notre pays pour nous montrer ce qui se trouve sous notre mer. C’est à nous d’assumer cette responsabilité. »
Le récif a vaincu le temps, les vagues et l’oubli. Aujourd’hui, les scientifiques béninois sont là pour raconter son histoire et pour écrire la suite.
Megan Valère SOSSOU
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